La transition écologique se fera-t-elle en faveur ou au détriment de l’égalité entre les femmes et les hommes ?

La première fois que j’ai réfléchi à l’association entre l’égalité et l’écologie, c’est lors de la lecture du livre d’Elisabeth Badinter « Le conflit, la femme et la mère » où la philosophe accuse les écologistes d’imposer des obligations de plus en plus lourdes aux femmes pour respecter notre planète. L’exemple qui m’a marqué est celui des couches-culottes lavables, à préconiser à celles qui sont jetables et donc non respectueuses de l’environnement. Mais qui va se charger de les laver ?

Elle dénonçait aussi la sanctification du statut de mère par les écoféministes et cette responsabilité écrasante qu’ont les femmes pour éduquer les adultes de demain et assumer la transition écologique à elles toutes seules. Responsabilité tellement écrasante, qu’elles doivent s’y consacrer pleinement ! Mais comme notre système économique ne valorise pas ces tâches financièrement, cela ramène les femmes à leur rôle ancestral (être au service des autres) en les empêchant d’avoir un emploi donc d’être indépendantes.

Cet écoféminisme dépeint par Badinter ne me plaisait pas du tout car mon schéma de valeurs est basé sur le travail rémunéré qui est, selon moi, la seule façon d’avoir de l’indépendance économique et donc de la liberté !

Les liens entre écologie et féminisme

Le féminisme c’est une vision politique qui veut transformer la société de dominations (le patriarcat) vers une société de collaboration. La matrice de toutes les dominations est celle de la hiérarchie des sexes et du masculin sur le féminin. Mais il existe bien d’autres dominations historiques : celle des blancs sur les noirs, celle du nord sur le sud, ou celle des humains sur toutes les autres espèces et sur la terre. Le patriarcat a instauré le contrôle et l’exploitation de la terre au bénéfice des humains. On est allé tellement loin que nous sommes en train de détruire ce qui nous nourrit et nous abrite. Comment ne pas faire le lien avec la domination plurimillénaire des hommes sur les femmes, avec le contrôle du corps des femmes et l’aliénation de leur identité et de leur liberté ?

Tout le monde sait que plus les femmes sont libres de leurs choix et indépendantes, plus elles contrôleront leur maternité et ne feront que le nombre d’enfants qu’elles sont capables de nourrir et d’élever. La démographie exponentielle de certains pays qui provoque désastre humanitaire, destruction de la nature et flux migratoire, est profondément liée à notre échec de transmission des valeurs d’égalité entre les femmes et les hommes. Mais qui en parle encore comme solution de développement ?

Le contrôle et l’exploitation déraisonnée des ressources naturelles passent par l’idée que l’humain est supérieur à la nature et que celle-ci doit être à son service.
Le contrôle et l’accès au corps des femmes passent par l’idée qu’elles sont au service de la société donc des hommes.
Ces comportement sont intrinsèquement violents. Le masculin est l’étalon de valeur. Il est la norme. Il est encore aujourd’hui considéré plus digne et prestigieux que le féminin.
Pour se faire une place dans le monde professionnel, les femmes sont encore trop souvent obligées de tout faire pour apparaître comme « des hommes comme les autres ». Tandis que les hommes qui exprimeraient trop fort leur féminité sont rapidement raillés et insultés.

Les liens entre écologie, féminisme et construction européenne

L’écoféminisme c’est l’idée qu’il y a un rapport entre l’exploitation de l’environnement par les humains avec l’oppression des femmes par les hommes. Voilà pourquoi féminisme et écologie sont deux causes qui doivent être défendues ensemble si on veut changer de type de civilisation et passer d’un système de dominations multiples à un système de coopération. Mais le féminisme n’est pas uniquement profondément lié à l’écologie.  Il est aussi intrinsèquement lié à l’antiracisme, au pacifisme ou à la volonté d’intégration européenne.

Dans le cadre des prochaines élections européennes, j’ai publié un livre sur l’Europe avec 9 autres italiennes de Bruxelles « Europee, 10 donne raccontano l’Europa », voulu et coordonné par Monica Frassoni, co-présidente des Verts Européens. Ce n’est pas un hasard si au-delà de nos différences, nous sommes toutes profondément attachées à l’idée d’une Europe fédéraliste, féministe, en faveur d’une transition écologique et d’une politique migratoire durable et respectueuse des plus vulnérables. L’Europe s’est construite sur la nécessité de ne plus avoir de rapports de force entre pays qui amènent à la guerre et au repli sur soi. L’Europe ne peut exister sans un profond respect entre ses Etats membres quel que soit leur taille et leur puissance économique. On est donc bien dans la transition d’une civilisation de confrontation à une civilisation de coopération beaucoup plus apaisée. Certains l’appelle d’ailleurs « civilisation féminine ».

Le XXième siècle a été synonyme des pires atrocités, du règne de la consommation de masse pour le nord de la planète et de sa destruction massive. Mais ce siècle est aussi celui où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les femmes ont enfin les mêmes droits que les hommes. C’est le siècle de l’internationalisation et celui de la construction de l’Union Européenne.

Peut-on sauver la planète et opprimer les femmes ?

Féminisme et écologie représentent deux formes d’idéal et de changements profondément subversifs. Tous deux remettent en cause le patriarcat qui est un système de domination pour le remplacer par un système durable de coopération, d’équilibre et de respect. Ce qui est étonnant c’est qu’assez peu de gens considèrent cette convergence des luttes. Alors que l’écologie et le féminisme devraient aller de pair et ont un potentiel de transformation profond de la société, seule la transition écologique est reconnue comme puissante et innovante. Le féminisme est encore trop souvent considéré comme une revendication au bénéfice uniquement des femmes.

Dans le livre de fiction et la série « la servante écarlate », le régime dictatorial en place aux Etats-Unis a pris des décisions drastiques sur la gestion de l’environnement car sa destruction a provoqué un effondrement de la fécondité des humains. Mais ce régime composé uniquement d’hommes a renvoyé les femmes à la maison et exploite le corps de celles qui sont encore fécondent au bénéfice des familles de la nomenklatura. On revient à la peur d’Elisabeth Badinter qui voit dans la préoccupation de l’environnement, une nouvelle façon d’opprimer les femmes.

La planète ne nous donnera plus le choix. Il faudra que nous changions profondément notre rapport avec elle. Mais cela-va-t-il s’accompagner d’un changement de civilisation aussi pour qu’elle soit plus juste et plus respectueuse ?

Isabella Lenarduzzi
Entrepreneuse sociale. Fondatrice de JUMP pour l’égalité entre les femmes et les hommes au travail.

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