Genre ou Liberté

Les femmes doivent se blinder, utiliser leur prédisposition acquise à l’empathie pour mieux cerner les faiblesses et aspirations des dominants : découvrez le féminisme de Sophie Heine.

Par Pierre Ansay1.

Genre ou liberté est un livre rhizome. Quand les femmes se mettent au refus, à la saine agressivité de combat, qu’elles font camp les unes avec les autres pour contrer les tactiques de subordination qui les enchaînent, une à une, le salut vient de leurs volontés communes unifiées et de la modification radicale du regard qu’elles portent sur leur condition.

Elles se montrent plus fortes et plus intelligentes que leurs adversaires, elles refusent leurs critères stéréotypés qui les infériorisent dans leur devenir de femme, de mère, d’amante, d’épouse et de professionnelle. Sophie Heine insiste, et son vocabulaire se fait parfois guerrier, sur ces conflits pratiques de tranchée modeste fort éloignés de l’aristocratisme éthique des féministes des beaux quartiers.

L’AUTEURE FAIT MONTRE D’UN LIBÉRALISME INTRANSIGEANT

Ce programme aussi ambitieux que pertinent requiert une action collective qui mobilise résolument un engagement altruiste, problématiquement adossé à l’égoïsme promu par l’auteure comme ressort décisif pour la mise en œuvre de sa liberté.

Mais agir collectivement réclame à tout le moins pour un temps, une renonciation à l’intégralité de sa liberté négative : les groupes minoritaires ne peuvent œuvrer contre les dominations qu’en mettant en parenthèses, seulement en parenthèses – et le tempo de cette parenthèse définit la différence entre le militantisme comme aliénation et l’engagement comme libération – les charmes de sa liberté négative pour encaisser avec volontarisme les exigences citoyennes disciplinées collectivement au sein de l’agir ordonné tel que le promeut la liberté positive.

Agir machiavéliquement, comme le propose pertinemment Sophie Heine, réclame une part d’ascèse, une loyauté aux objectifs du groupe citoyen et à ses membres : un groupe militant dominé par l’adversaire au sein de rapports de force complexes profondément enracinés dans l’existence se doit d’élaborer une discipline normative pour une action qui circule de l’extime à l’intime : changer la société dans un sens libéral suppose ici de changer les vies dans l’épaisseur de leur existence au sein de situations concrètes où l’agir collectif, solidaire, altruiste et loyal donne le premier nom de la vertu.

LES STÉRÉOTYPES LÉGITIMENT LA DOMINATION

Ils la justifient à l’horizon de normes morales qui ne sont pas là à notre disposition pour des discussions académiques mais pour généraliser des pratiques qui minorisent et infériorisent les femmes dans leurs rapports sociaux, amoureux, familiaux et économiques. Dès lors, l’auteure se mue en conseillère stratégique et tactique.

Il s’agit d’un rapport de guerre : les femmes doivent se blinder, utiliser leur prédisposition acquise à l’empathie pour mieux cerner les faiblesses et aspirations des dominants et partant mieux réaliser leurs aspirations dans un contexte hostile et dans le contexte spécifique de la maternité.

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